• Production de fruits: Les mouches pires que les virus

    Les mouches des fruits pires que les virus

    Au Bénin, des insectes ravageurs envahissent les vergers depuis des décennies dans les régions productrices de fruits dans tout le pays mais surtout au nord et au centre. Les spécialistes ont mis au point différentes méthodes de lutte intégrée pour venir à bout de cette gamme variée de ravageurs appelées  « les mouches des fruits » qui s’attaquent à beaucoup d’espèces fruitières. Un projet régional, intitulé WAFFI (West African Fruit Fly Initiative), mené par l’Institut International d’Agriculture Tropicale (IITA) et le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) est mis en œuvre depuis plusieurs années par Dr Jean-François Vayssières, ses assistants Dr Antonio Sinzogan, Dr Appolinaire Adandonon, Mme Cinthia Kikissagbé et une équipe de plusieurs techniciens (à  Cotonou et à Parakou) afin de lutter contre ces ravageurs redoutables.

    Il y a quelques années, quand les spécialistes n’avaient pas encore trouvé des remèdes, Lolo et Léonide, planteurs de mangues à Parakou, localité située à 435 kilomètres au nord de Cotonou, désespérés, se débarrassaient simplement des « arbres malades ». Ils n’avaient pas d’autres solutions face aux ravages des mouches des fruits.  Ainsi, ils ont détruit des centaines de manguiers dans leurs vergers à l’entrée de la ville et à la sortie en direction de Malanville au haut-nord du Bénin. Aujourd’hui, l’abattage systématique des arbres malades n’est plus, pour eux, le remède pour lutter contre les mouches de fruits. Ils ont abandonné cette pratique préjudiciable à leur survie au profit de solutions plus efficaces ne nécessitant pas du tout l’abattage des arbres infectés. Et leurs vergers, à perte de vue, essentiellement composés des variétés de mangues greffées et ordinaires ne souffrent plus tellement des ravages des mouches des fruits.

    Quand celles-ci piquent les fruits, elles créent des tâches noires à partir desquelles commencent, au bout de quelques temps, à la fois le développement des larves et la pourriture du fruit qui devient impropre à la consommation. On en recense environ quarante espèces en Afrique de l’Ouest mais Bactrocera invadens (Diptera Tephritidae), très bon voilier, est celle qui remporte aujourd’hui la palme en matière de menace pour les fruits. Les autres espèces notamment celles du genre Ceratitis (Diptera Tephritidae), d’origine africaine, occasionnent moins de dégâts que Bactrocera invadens, espèce invasive, originaire du Sri Lanka et détectée en 2004 au Bénin par des chercheurs de IITA. 
    De grande taille (~1 cm), Bactrocera invadens, présente deux lignes jaunes sur le thorax avec un abdomen orangé et des ailes pourvues d’une nervure anale bien distincte.

    Ses ailes sont en grande partie transparentes, sans taches tandis que les cératites, petites ont des taches sur les ailes et un scutellum bombé tacheté de jaune et de noir. 
    Avec une durée de vie de trois à quatre mois environ, les femelles de Bactrocera invadens piquent les fruits à l’aide d’une sorte d’aiguille (ou ovipositeur) pour  déposer des œufs dans la pulpe du fruit. Ces œufs donnent ensuite des larves qui se nourrissent de la pulpe pendant plusieurs jours avant de quitter le fruit pour s’enfouir dans le sol et se transformer en pupes. Les cératites ont les mêmes caractéristiques mais avec une durée de vie de deux à trois mois.

    Suspendus aux arbres

    Les mouches des fruits s’attaquent aux agrumes, aux mangues, aux annones, aux goyaves, aux papayes, aux noix du karité et à d’autres fruits locaux. Mais les mangues et les agrumes constituent leur terrain de prédilection de sorte qu’elles font subir des pertes physiques importantes qui diminuent la production commercialisable tenue par de petites exploitations familiales. En 2006, la production de mangues est estimée à ~ 2 300 ha de manguiers au Bénin avec 90 % de mangues greffées (2 070 ha) et 10 % de mangues non greffées (230 ha). Malgré toute cette production, seule une vingtaine de tonnes sont exportées chaque année exclusivement vers le Niger.
    Comment identifier, parmi les quarante espèces qui sévissent dans la région ouest-africaine, celle qui pose plus de problème ?

    La détection des mouches des fruits passe par le piégeage qui se fait de plusieurs manières. Il existe huit types de pièges testés au Bénin et plus d’une dizaine d’attractifs disponibles sur le marché et qui marchent fort bien. Ces pièges sont répartis en deux catégories : pièges à sec contenant des attractifs sexuels et des pièges à liquide contenant des attractifs alimentaires. Les pièges sont pour la plupart de simples récipients de formes géométriques différentes (cylindriques) à couvercle avec une surface attractive associée à un dispositif pour les attractifs. Deux ou trois orifices sont faites tout autour du récipient pour permettre aux mouches des fruits d’atteindre les attractifs.

    Suspendus aux arbres, à une hauteur d’homme et à une distance de 40 mètres l’un de l’autre pour éviter toute interaction entre les attractifs  et dissimulés dans le feuillage afin de faciliter l’entrée des diptères à l’intérieur, ils ne doivent pas recevoir les rayons du soleil surtout ceux à liquide qui ont besoin de rester à l’ombre. L’installation des pièges nécessitent, entre autres, la présence d’un équipement météo dans le verger, la présence d’au moins trois différents fruitiers, la présence d’un gardien permanent sur le site d’une superficie d’environ 6 hectares et l’absence de toute culture proche nécessitant l’utilisation d’insecticide notamment le coton.  Les premiers pièges ont été posés  au Bénin en 2005 et avec le projet WAFFI un peu plus de 200 ha de vergers de manguiers et d’agrumes ont été suivis de 2009 à 2011. L’efficacité des pièges est assurée par les attractifs qui attirent les mouches. Les mouches des fruits capturées sont déterminées au laboratoire.

    D’après les explications de Jean-François Vayssières, biologiste et entomologiste, responsable du Projet régional de lutte contre les mouches des fruits (WAFFI) à IITA-Bénin, le piégeage de détection permet de suivre « les fluctuations de populations de mouches des fruits tout au long d’une année. Il permet aussi de prévoir le déclenchement des  méthodes de lutte intégrée au moment opportun lorsque le Seuil Economique de Nuisibilité (calculé à partir du nombre de captures du piégeage de détection) a été dépassé».

    Les ravageurs consomment la moitié de la campagne

    Redoutables ravageurs, les mouches des fruits causent des pertes énormes aux filières fruitières au Bénin et un peu partout en Afrique de l’Ouest. « La moyenne des dégâts enregistrés sur sept fruitiers en 2006 allait de 17 % en début avril à 80 % en juin », souligne Dr Vayssières. En 2005 et 2006, les pertes de production du manguier ont dépassé 50 % en milieu de campagne.  Selon les calculs de ce  spécialiste à la tête d’une équipe de chercheurs sur les mouches de fruits dans 9 pays de l’Afrique de l’Ouest (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée, Ghana,  Mali, Niger, Sénégal, Togo), les ravageurs consomment chaque année la moitié de la campagne. « En début de campagne à début avril, on enregistré 10 à 12 % de dégâts. A la première quinzaine de mai, plus de 50 % de dégâts et pour les variétés tardives 80 à 90 % ».

    Les planteurs subissent des manques à gagner énormes chaque année. Il arrive qu’ils ne récoltent rien subissant des pertes de revenus considérables. Chaque année les mouches de fruits détruisent des centaines de tonnes de mangues et autres fruits au Bénin. En 2006, les pertes des mangues greffées  représentent 7 038 tonnes  soit 422 280 000 francs CFA et les pertes des mangues non greffées s’élèvent à 506 tonnes soit 12 650 000 francs CFA. Le total cumulé des pertes s’élève à 434 930 000 francs CFA soit 663 000 euros. « Avant les pertes sont énormes mais maintenant grâce au traitement que nous faisons, ça va mieux », confirme Imorou Safiou, un des employés dans les vergers de mangues de Discadam à Parakou. Les producteurs ne sont les seuls à subir les pertes. Les vendeuses aussi : « Lorsque nous allons nous approvisionner nous faisons bien le tri pour ne pas acheter des mangues piquées par les mouches qui pourrissent vite et occasionnent beaucoup d’avaries », a dit maman Jacqueline, vendeuse de fruits, légumes à Sainte Rita, un quartier de Cotonou.

    Ils éloignent les ravageurs des fruits

    Le pouvoir destructeur de ces insectes ravageurs est si fort que, depuis quelques années, une équipe de IITA-Bénin tente de les traquer dans leurs derniers retranchements. Les chercheurs ont mis au point plusieurs techniques à la fois avec des traitements phytosanitaires (avec un insecticide d’origine biologique le GF-120), avec des vecteurs biologiques (utilisation d’ennemis naturels que ce soit des fourmis ou des parasitoides) et d’hygiène phytosanitaire des vergers. « Ce n’est pas une seule technique de lutte qui peut venir à bout du problème des mouches de fruits. Les méthodes de lutte intégrée combinées permettent de maintenir les dégâts de ces ravageurs à un niveau très inférieurs au Seuil Economique de Nuisibilité », déclare  Vayssières.

    L’un des remèdes proposés aux planteurs pour lutter contre ces mouches des fruits est le « Success Appat » ou « GF-120 Fruit Fly Bait ». Ce produit est un mélange de substances alimentaires (arômes de fruits, eau, sucres et protéines) et un insecticide naturel, à base de bactéries, capable d’attirer et de tuer les mouches de fruits présents dans un verger. « C’est un produit qui comporte 98 % de jus de fruits associé à 2 % d’insecticide naturel obtenu par la fermentation d’une bactérie du sol. Il est efficace et permet d’être utilisé dans les fermes avec le label d’agriculture biologique », affirme Vayssières.

    Lorsque la mouche consomme cette mixture, elle meurt rapidement en moins d’une heure. Un litre de GF-120 permet de traiter un hectare de verger. Le traitement se fait avec un pulvérisateur manuel à pression entretenue d’une  capacité de seize litres dans lequel le produit est dilué avec de l’eau, à raison d’un litre pour cinq litres d’eau. Le traitement à base de GF-120 se fait huit semaines avant le début de la campagne fruitière après la nouaison du fruit. 
    C’est en 2006 et 2007 que ce produit a été testé au Bénin (dans les vergers du Borgou) pour la première fois avec des résultats positifs, assure le responsable du projet WAFFI. « Les traitements hebdomadaires des vergers ont permis de réduire les dégâts dus aux mouches de fruits d’environ 80 % dans les vergers traités par rapport aux vergers témoins ou vergers sans traitement», précise-t-il.


    Une hygiène phytosanitaire des vergers en vue de réduire dès le début de la campagne la pression parasitaire est aussi pratiquée. L’hygiène phytosanitaire, souvent associée à l’épandage de GF-120, se fait pendant la récolte et les fruits piqués sont systématiquement détruits. « L’utilisation combinée des traitements GF-120 et des récoltes sanitaires a réduit le taux d’infestation de 95 % dans le Borgou en 2008 », assure les chercheurs du projet WAFFI, dans une étude publiée en 2012 dans la revue Fruits.
    Le contrôle  et la destruction des ravageurs se font aussi à l’aide d’ennemis naturels. 

    Dans le cadre de la lutte intégrée, IITA-Bénin a identifié plusieurs organismes  (prédateurs ou parasitoïdes) capables d’éliminer les mouches des fruits. Concernant les prédateurs, il s’agit d’abord des fourmis tisserandes ou Oecophylla longinoda (Hymenoptera Formicidae). « Nous avons démarré depuis 2005 l’étude des fourmis tisserandes. Cette étude a montré l’efficacité des fournis rouges dans la réduction des dégâts des mouches de fruits », a dit le spécialiste.

    Il ajoute que pour éviter les morsures des fourmis lors de la cueillette, il suffit d’arroser les arbres car les fourmis n’aiment pas l’eau ; ou de nourrir les fourmis au pied des arbres avec des intestins de poulets ou bien encore d’utiliser de la cendre sur les mains et les pieds pour les éloigner. « Les fourmis tisserandes font un travail fantastique. Non seulement elles capturent les larves des mouches des fruits mais, en plus, de par les signaux chimiques  qu’elles émettent, elles éloignent les ravageurs des fruits. Les femelles de mouches des fruits  ont des réactions de répulsion lorsqu’il y a des fourmis à côté d’elles ou sur les fruits. Cela a été testé au laboratoire et confirmé sur le terrain à de nombreuses reprises.

    De plus ces fourmis oecophylles sont aussi très utiles dans la lutte contre les ravageurs des agrumes (mouches des fruits, chenilles, etc) et contre les ravageurs des anacardiers (punaises, chenilles, etc)», précise Dr Vayssières. « La gestion et l’utilisation des fourmis rouges constituent un outil bien adapté au développement durable des systèmes pérennes d’Afrique sub-saharienne grâce à leur efficacité, leur disponibilité permanente et leur large distribution », lit-on dans une des fiches techniques produites par WAFFI pour le compte de l’IITA-Bénin. Le  projet WAFFI a bénéficié et bénéficie de l’assistance de plusieurs bailleurs de fonds dont actuellement l’UEMOA et DANIDA. Signalons que DANIDA finance aussi un projet intitulé « Increasing value of african mango and cashew production using weaver ants ». Ce projet danois permet aussi la formation de jeunes étudiants Béninois à travers des thèses en collaboration avec l’Université d’Abomey Calavi (FSA – Cotonou).

    En dehors des fourmis rouges, des parasitoïdes (Fopius caudatus, Psyttalia spp, Fopius arisanus) et des champignons (Metarhizium) parviennent à tuer les mouches des fruits. Une petite guêpe tue la mouche en pondant à l’intérieur de l’œuf de la mouche qui éclot et se développe au détriment de la mouche pour finalement émerger à la place de cette dernière. Le projet WAFFI prévoit d’élever en très grande quantité ces micro-guêpes et d’organiser des lâchers massifs.

    Quant au champignon,lorsque la spore entre en contact avec la larve, la pupe ou l’adulte, il germe, pénètre dans la cuticule et croit dans le corps de la mouche entraînant la mort de celle-ci. Dans ce cas, il est préconisé l’utilisation des champignons dans des pièges aériens pour contaminer les adultes et l’épandage des champignons dans le sol afin de contaminer les larves et pupes des mouches. La première option (les spores dans les pièges aériens) est celle qui a été préférée par le projet WAFFI et qui sera bientôt développée.

    Et ce n’est pas tout : on peut aussi utiliser des insectes stériles (des mâles) contre les mouches des fruits. Une autre technique est de récolter précocement les fruits ou de le protéger avec un sac en papier transparent avant que le fruit ne murisse.

    «  Les méthodes de récoltes sanitaires, de luttes biologique et IPM (avec le GF-120) sont compatibles entre elles et marchent très bien dans le cadre de la lutte contre les mouches des fruits associées aux manguiers et agrumes. Nous sommes à même de sortir des vergers pilotes pour travailler à l’échelle d’un bassin de production fruitier. Il est important de travailler à une grande échelle pour optimiser la lutte contre les mouches des fruits produire des fruits sains », conclut Dr Vayssières.  

    Christophe D. Assogba

     


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