• Comment les riches détruisent le monde

    Et si la dégradation de l'environnement était intimement liée à la crise sociale dans le monde ? En effet, ceux qui détiennent les leviers politiques et financiers sont aussi les promoteurs d'un modèle de consommation à outrance, dévastateur pour la planète... mais imité par les couches moyennes. Que ceux du haut de l'échelle misent sur la décroissance, et l'effet d'entraînement est assuré... La préservation de la terre passe par plus d'égalité. Les trois ou quatre générations situées à la charnière du troisième millénaire sont les premières dans l'histoire de l'humanité, depuis que les bipèdes arpentent la planète, à se heurter aux limites de la biosphère. Cette rencontre ne se fait pas sous le signe de l'harmonie, mais sous celui d'une crise écologique majeure. Soulignons-en quelques aspects. Le premier d'entre eux est l'inquiétude nouvelle des climatologues : ils raisonnent depuis quelques années sur l'hypothèse d'une irréversibilité possible du changement climatique. Jusqu'à présent, on pensait qu'un réchauffement graduel interviendrait, mais que, quand l'humanité se rendrait compte de la gravité de la situation, il serait possible de revenir en arrière et de retrouver l'équilibre climatique. Les climatologues nous disent qu'il est possible qu'on atteigne un seuil tel que le système climatique dérape vers un désordre irréversible. Plusieurs séries d'observations nourrissent cette inquiétude : les glaciers du Groenland fondent bien plus vite que ne le prévoyaient les modélisateurs ; les océans pourraient pomper moins de gaz carbonique ; le réchauffement déjà à l'œuvre, accélérer la fonte du pergélisol, cette immense couche de terre gelée située en Sibérie et au Canada, qui de ce fait menacerait de relâcher les quantités énormes de gaz carbonique et de méthane qu'elle recèle. Une deuxième observation est que la crise écologique ne se réduit pas au changement climatique. Celui-ci est le phénomène le mieux connu du grand public, il n'est cependant qu'un volet de la crise globale, dont un autre a une importance sans doute équivalente : l'érosion de la biodiversité, dont l'ampleur ne peut être mieux illustrée que par le fait que les spécialistes parlent de « sixième crise d'extinction » pour désigner la disparition accélérée d'espèces que notre époque expérimente. La cinquième crise d'extinction, il y a soixante-cinq millions d'années, avait vu la disparition des dinosaures. Troisième volet, peut-être moins sensible ou moins bien synthétisé que la problématique du changement climatique : une contamination chimique généralisée de notre environnement, dont deux aspects sont particulièrement troublants. D'une part, les chaînes alimentaires sont contaminées, certes à des doses minimes, par des polluants chimiques. D'autre part, il apparaît de plus en plus clairement que le plus grand écosystème de la planète, l'ensemble des océans, que l'on pensait presque infini dans sa capacité de régénération, est de plus en plus affaibli, soit par la pollution, soit par la dégradation de tel ou tel de ses écosystèmes particuliers. Cette entrée en matière définit l'urgence politique de notre époque. Cependant, ce n'est pas d'aujourd'hui, ni même d'hier, mais depuis plusieurs décennies que notre société est avertie du péril. Depuis que Rachel Carson a lancé l'alerte avec Le Printemps silencieux en 1962, depuis que, dans les années 1970, la question écologique a pénétré avec éclat le débat public, conférences internationales, articles scientifiques, luttes des écologistes ont depuis lors amassé une masse de connaissances confirmant toujours la tendance générale. Pourquoi, alors, nos sociétés ne s'orientent-elles pas vraiment vers les politiques qui permettraient d'éviter l'approfondissement de la crise écologique ? C'est la question cruciale. Pour y répondre, il faut analyser les rapports de pouvoir dans nos sociétés. Elles sont en effet organisées pour bloquer ces politiques nécessaires. Comment ? Depuis une vingtaine d'années, le capitalisme se caractérise par le retour de la pauvreté dans les pays riches. Le recul du taux de pauvreté, continu depuis la fin des années 1940, s'est interrompu dans les pays occidentaux voire, dans certains cas, s'est inversé. De même, le nombre de personnes en situation de précarité, c'est-à-dire légèrement au-dessus du seuil de pauvreté, augmente lui aussi de façon régulière. Par ailleurs, au niveau mondial, le nombre de personnes en situation de pauvreté absolue, c'est-à-dire disposant de moins de 2 dollars par jour, reste de l'ordre de 2 milliards, tandis que l'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture (en anglais, Food and Agricultural Organization, FAO) estime à 820 millions le nombre d'humains insuffisamment nourris. L'augmentation des inégalités depuis une vingtaine d'années constitue un autre aspect de la crise sociale. De nombreuses études l'attestent. L'une d'entre elles, conduite par deux économistes de Harvard et du Federal Reserve Board, est des plus parlantes. Carola Frydman et Raven E. Saks ont comparé le rapport entre le salaire gagné par les trois premiers dirigeants des cinq cents plus grandes entreprises américaines et le salaire moyen de leurs employés. Cet indicateur de l'évolution des inégalités reste stable des années 1940, moment où commence l'observation, jusqu'aux années 1970 : les patrons des entreprises considérées gagnaient environ trente-cinq fois le salaire moyen de leurs employés. Puis se produit un décrochement à partir des années 1980, et le rapport monte de façon assez régulière jusqu'à atteindre environ cent trente dans les années 2000. Ces études signifient qu'une rupture majeure est intervenue dans le fonctionnement du capitalisme depuis soixante ans. Durant ce que l'on a appelé les « trente glorieuses », l'enrichissement collectif permis par la hausse continue de la productivité était assez équitablement distribué entre capital et travail, si bien que les rapports d'inégalité demeuraient stables. A partir des années 1980, un ensemble de circonstances, qu'il n'est pas lieu d'analyser ici, a conduit à un décrochage de plus en plus prononcé entre les détenteurs du capital et la masse des citoyens. L'oligarchie accumule revenus et patrimoine à un degré jamais vu depuis un siècle. Il est essentiel de s'intéresser à la façon concrète dont les hyper-riches utilisent leur argent. Celui-ci n'est plus caché comme au temps de l'austère bourgeoisie protestante décrite par Max Weber : il nourrit au contraire une consommation outrancière de yachts, d'avions privés, de résidences immenses, de bijoux, de montres, de voyages exotiques, d'un fatras clinquant de dilapidation somptuaire. Les Français découvrent avec M. Nicolas Sarkozy un exemple désolant de ce comportement tape-à-l'œil. Pourquoi cela est-il un moteur de la crise écologique ? Pour le comprendre, il nous faut nous tourner vers le grand économiste Thorstein Veblen, dont la pensée était rangée par Raymond Aron au même niveau que celles de Carl von Clausewitz ou d'Alexis de Tocqueville. Bien oubliée aujourd'hui, elle n'en présente pas moins une saisissante pertinence. Résumons-la à l'extrême. Que disait Veblen ? Que la tendance à rivaliser est inhérente à la nature humaine. Chacun d'entre nous a une propension à se comparer aux autres, et cherche à manifester par tel ou tel trait extérieur une petite supériorité, une différence symbolique par rapport aux personnes avec lesquelles il vit. Veblen ne prétendait pas que la nature humaine se réduit à ce trait, il ne le jugeait pas d'un point de vue moral, il le constatait. S'appuyant sur les nombreux témoignages des ethnographes de son époque, il constatait aussi que cette forme de rivalité symbolique s'observe dans toutes les sociétés. De surcroît, poursuivait-il, toutes les sociétés produisent assez aisément la richesse nécessaire pour satisfaire leurs besoins de nourriture, de logement, d'éducation des enfants, de convivialité, etc. Pourtant, elles produisent généralement une quantité de richesses bien supérieure à la satisfaction de ces besoins. Pourquoi ? Parce qu'il s'agit de permettre à leurs membres de se distinguer les uns des autres. Veblen constatait ensuite qu'existent le plus souvent plusieurs classes au sein de la société. Chacune d'entre elles est régie par le principe de la rivalité ostentatoire. Et, dans chaque classe, les individus prennent comme modèle le comportement en vigueur dans la couche sociale supérieure, qui montre ce qu'il est bien, ce qu'il est chic de faire. La couche sociale imitée prend elle-même exemple sur celle qui est située au-dessus d'elle dans l'échelle de la fortune. Cette imitation se reproduit de bas en haut, si bien que la classe située au sommet définit le modèle culturel général de ce qui est prestigieux, de ce qui en impose aux autres. Que se passe-t-il dans une société très inégalitaire ? Elle génère un gaspillage énorme, parce que la dilapidation matérielle de l'oligarchie – elle-même en proie à la compétition ostentatoire – sert d'exemple à toute la société. Chacun à son niveau, dans la limite de ses revenus, cherche à acquérir les biens et les signes les plus valorisés. Médias, publicité, films, feuilletons, magazines « people » sont les outils de diffusion du modèle culturel dominant. Comment alors l'oligarchie bloque-t-elle les évolutions nécessaires pour prévenir l'aggravation de la crise écologique ? Directement, bien sûr, par les puissants leviers – politiques, économiques et médiatiques – dont elle dispose et dont elle use afin de maintenir ses privilèges. Mais aussi indirectement, et c'est d'une importance équivalente, par ce modèle culturel de consommation qui imprègne toute la société et en définit la normalité. Nous rebouclons maintenant avec l'écologie. Prévenir l'aggravation de la crise écologique, et même commencer à restaurer l'environnement, est dans le principe assez simple : il faut que l'humanité réduise son impact sur la biosphère. Y parvenir est également en principe assez simple : cela signifie réduire nos prélèvements de minerais, de bois, d'eau, d'or, de pétrole, etc., et réduire nos rejets de gaz à effet de serre, de déchets chimiques, de matières radioactives, d'emballages, etc. Ce qui signifie réduire la consommation matérielle globale de nos sociétés. Une telle réduction constitue le levier essentiel pour changer la donne écologique. Qui va réduire sa consommation matérielle ? On estime que 20 à 30 % de la population mondiale consomme 70 à 80 % des ressources tirées chaque année de la biosphère. C'est donc de ces 20 à 30 % que le changement doit venir, c'est-à-dire, pour l'essentiel, des peuples d'Amérique du nord, d'Europe et du Japon. Au sein de ces sociétés surdéveloppées, ce n'est pas aux pauvres, aux RMIstes, aux salariés modestes que l'on va proposer de réduire la consommation matérielle. Mais ce n'est pas non plus seulement les hyper-riches qui doivent opérer cette réduction : car même si MM. Sarkozy, Vincent Bolloré, Alain Minc, Bernard Arnault, Arnaud Lagardère, Jacques Attali et leur cortège d'oligarques se passent de limousines avec chauffeurs, de montres clinquantes, de shopping en 4 x 4 à Saint-Tropez, ils ne sont pas assez nombreux pour que cela change suffi- samment l'impact écologique collectif. C'est à l'ensemble des classes moyennes occidentales que doit être proposée la réduction de la consommation matérielle. On voit ici que la question de l'inégalité est centrale : les classes moyennes n'accepteront pas d'aller dans la direction d'une moindre consommation matérielle si perdure la situation actuelle d'inégalité, si le changement nécessaire n'est pas équitablement adopté. Recréer le sentiment de solidarité essentiel pour parvenir à cette réorientation radicale de notre culture suppose évidemment que soit entrepris un resserrement rigoureux des inégalités – ce qui, par ailleurs, transformerait le modèle culturel existant. La proposition de baisse de la consommation matérielle peut sembler provocante dans le bain idéologique dans lequel nous sommes plongés. Mais, aujourd'hui, l'augmentation de la consommation matérielle globale n'est plus associée avec une augmentation du bien-être collectif – elle entraîne au contraire une dégradation de ce bien-être. Une civilisation choisissant la réduction de la consommation matérielle verra par ailleurs s'ouvrir la porte d'autres politiques. Outillée par le transfert de richesses que permettra la réduction des inégalités, elle pourra stimuler les activités humaines socialement utiles et à faible impact écologique. Santé, éducation, transports, énergie, agriculture sont autant de domaines où les besoins sociaux sont grands et les possibilités d'action importantes. Il s'agit de renouveler l'économie par l'idée de l'utilité humaine plutôt que par l'obsession de la production matérielle, de favoriser le lien social plutôt que la satisfaction individuelle. Face à la crise écologique, il nous faut consommer moins pour répartir mieux. Afin de mieux vivre ensemble plutôt que de consommer seuls. HERVE KEMPF. Alimentation, Écologie, Économie, Inégalités, Santé, Transports, Matières premières, Climat, Environnement Lien Imprimer Hervé Kempf Journaliste, auteur de Comment les riches détruisent la planète, Seuil, Paris, 2007. Édition imprimée — Pages 70, 71, 72 et 73 Les turbulences financières contaminent l'économie réelle Est-ce la fin du « laisser-faire » ? Pour la première fois depuis la récession de 1992-1993, la richesse créée par les quinze pays de la zone euro a reculé (— 0,2 % au deuxième trimestre). Comme celle du Japon (— 0,6 %). Avec une croissance en baisse et un chômage en hausse, l'économie française s'affaisse ; la rigueur s'annonce. La volatilité des prix des matières premières, de l'immobilier et des monnaies montre la capacité des marchés à « s'adapter ». Mais, moins flexibles, les populations et les entreprises s'obstinent à gripper cette belle mécanique. PAR LAURENT CORDONNIER Tout bien considéré, « les marchés s'ajustent ». Les prix parviennent en effet toujours, bon an mal an, à égaliser l'offre et la demande sur chaque marché. Poussons plus loin l'acte de dévotion : c'est la confrontation entre l'offre et la demande qui fait varier les prix sur chaque marché, en sorte que ces derniers finissent toujours par rendre égales les quantités offertes et demandées. Ces derniers temps, les « marchés » se sont bien donnés en spectacle, et il faudrait être boudeur pour n'en point tirer les leçons : ils s'ajustent. Vienne à augmenter la demande d'énergie fossile ? Le prix de ces ressources augmente opportunément de manière à rétablir l'égalité entre l'offre et la demande. Quelles qu'en soient les raisons — le taux de croissance effréné de la Chine, les restrictions de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), les positions ouvertement spéculatives des fonds d'investissement, les incertitudes géopolitiques (perturbations au Nigeria, grèves en Ecosse, tensions avec l'Iran, etc.), la raréfaction des gisements facilement accessibles... —, la tension entre l'évolution de la demande et celle de l'offre se résorbe grâce à une augmentation des prix. Les cours du pétrole ont doublé entre mai 2007 et mai 2008. Ils ont été multipliés par cinq (en dollars) depuis 2002 (1). Les anticipations viennent-elles à se retourner ? Les marchés (pas contrariants) font route dans l'autre sens : le baril de brut a perdu plus de 30 dollars en quatre semaines cet été. Ça va monter ou ça va baisser ? La demande de céréales augmente-t-elle plus vite que l'offre ? L'envolée du prix rétablit in petto l'égalité. Quelles qu'en soient les raisons : les mauvaises récoltes ; l'augmentation du coût des intrants (des produits pétroliers... convertis en engrais ou en carburants pour les machines) ; l'urbanisation accélérée et la désertification des campagnes dans les pays émergents ; la constitution d'une classe moyenne en Inde et en Chine, qui consomme des produits alimentaires plus gourmands en surfaces cultivées (viandes, blés et maïs) ; le développement des agrocarburants, le report sur les denrées alimentaires des positions spéculatives fuyant la crise des subprime... Le prix des céréales s'est alors mis à augmenter de manière à rétablir l'égalité entre l'offre et la demande. En 2007, le prix du blé a ainsi crû de 120 %, celui du riz a doublé et, en moyenne (entre 2005 et 2007), selon la Banque mondiale, les prix de l'ensemble des biens alimentaires ont grimpé de 83 %. Pendant que vous faites vos courses, les marchés s'ajustent. Si la faim ne vous tenaille pas complètement, patientez quelques mois pour acheter : le blé, le riz et le maïs sont repartis à la baisse ces dernières semaines. La demande de dollars vient-elle à diminuer relativement à la demande d'euros ? La parité euro-dollar s'ajuste, pour le coup instantanément. Quelles qu'en soient les raisons : les perspectives de croissance plus faibles aux Etats-Unis qu'en Europe, le différentiel de taux d'intérêt entre les deux rivages de l'Atlantique, les menaces de nouvelles dépréciations d'actifs dans le sillage de la crise des subprime, le creusement du déficit du commerce extérieur américain... Quelles qu'en soient les raisons, les parités monétaires s'ajustent pour ramener l'offre et la demande de devises à égalité. L'euro a gagné 17 % en un an face au dollar, 35 % depuis sa première cotation officielle (le 4 janvier 1999) et presque 100 % par rapport à son plus bas niveau historique (le 26 octobre 2000). Même la nuit, pendant que vous dormez, les marchés des changes s'ajustent. Les anticipations de croissance viennent-elles à s'inverser à la faveur d'une déclaration du président de la Banque centrale européenne (BCE), M. Jean-Claude Trichet (jeudi 7 août 2008), pointant les « risques » qui pèsent sur la croissance française ? Les marchés accueillent cette « bonne nouvelle » en retournant la tendance : en deux jours, l'euro perd 6 centimes face au dollar. La demande de logements vient-elle à augmenter plus rapidement que l'offre, surtout quand celle-ci est relativement inélastique, comme dans l'immobilier ancien (par nature) ou dans l'habitat de centre-ville ? Les prix de l'immobilier s'ajustent, « petit à petit ». Quelles qu'en soient les raisons : croissance de la population, augmentation rapide du nombre de ménages, baisse des taux d'intérêt réels, allongement de la durée des prêts, augmentation en volume des apports personnels, avantages fiscaux, demande étrangère... les prix rétablissent l'égalité entre l'offre et la demande en allouant les stocks disponibles à l'enchère. Entre 1998 et 2004, les prix du logement ont augmenté, en prix courants, de 90 % en France, 140 % au Royaume-Uni, 160 % en Espagne (2). Depuis le quatrième trimestre 2004, les prix ont encore grimpé de 30 % dans l'immobilier ancien de province. La tendance à la hausse vient seulement, semble-t-il, de s'interrompre (3). Il n'y a pas de doute, les marchés s'ajustent... si l'on entend par là que les prix parviennent peu ou prou, et plus ou moins rapidement — en ce moment, c'est plutôt rapidement —, à établir l'égalité entre l'offre et la demande sur chaque marché. Y a-t-il cependant, dans cet énoncé, de quoi fonder une religion ? On frise en réalité la tautologie. Lorsque les prix ne sont pas réglementés, et dès lors qu'on ne voit pas s'accumuler de stocks, ou des queues au seuil des marchés, force est d'admettre que les prix remplissent leur office : ils fluctuent en sorte d'égaliser les quantités offertes et demandées. Le problème est plutôt qu'ils ne font que cela ! Les gens, eux, ne s'ajustent pas... Ni les gens ni l'ensemble des agents économiques pour qui les prix ne sont ni des variables d'arbitrage (fromage ou dessert ?), ni des enjeux de spéculation (ça va monter ou ça va baisser ?), mais des factures qui déterminent les coûts de leurs activités, le bien-fondé de leurs projets d'investissement, les revenus dont ils peuvent disposer, et finalement l'ensemble de leurs conditions de vie. Pour les Américains qui ont perdu leur logement depuis deux ans, l'ajustement ne s'est pas fait par une variation du prix des subprime (4). Les banques qui avaient spéculé sur l'augmentation continue des prix de l'immobilier pour se croire à l'abri de l'insolvabilité prévisible de leurs clients (dans le calcul des banques, il suffisait, en cas de défaut du client, de revendre le logement hypothéqué plus cher) ont mis à la porte des millions de malheureux qui n'avaient pas le loisir, eux, de se recapitaliser auprès de fonds souverains exotiques en cas de pépin (5). Craignons que ces malheureux se détournent du culte des marchés... lesquels ont pourtant recommencé à s'ajuster depuis. Qui saura leur redonner la foi en les invitant à contempler du perron de leur caravane les prix de leur ancienne maison baisser au rythme de 8 % par an (depuis mars 2007) ? Pour un grand nombre de municipalités américaines, l'ajustement-miracle n'aura pas lieu. Coincées, d'un côté, entre les pertes de taxe d'habitation dues aux milliers de logements inoccupés, comme à Cleveland et, de l'autre côté, la montée des primes de risques sur leur endettement (6), elles n'ont malheureusement pas le loisir d'aller s'établir ailleurs. Pourtant, lorsque les prix changent, c'est bien ce qu'il faudrait pouvoir faire : réviser ses choix, redéployer sa stratégie, remaximiser ! Parions qu'il se trouvera bien quelques zozos pour blâmer cette propension morbide de nos villes et de nos villages à rester accrochés à leur territoire comme des moules à leur rocher. C'est bien en effet ce genre de rigidité qui sabote l'œuvre du marché. Pour les millions de Français (et combien de ménages à travers le monde ?) qui ont vu leur facture de fioul domestique augmenter de 38 % en un an, l'ajustement s'est déjà opéré... sur leur revenu discrétionnaire. On doit certes déplorer qu'ils n'aient pas su correctement anticiper l'augmentation des prix du pétrole, pour redéployer à l'avance leurs stratégies énergétiques en achetant des éoliennes ou des panneaux solaires... Il suffisait en effet de décrypter l'évolution des cours du pétrole dix ans avant qu'elle ne s'affiche au grand jour, dans les journaux financiers, à la page des marchés à terme. Le marché ne dispense ses bienfaits qu'à ceux qui savent en devancer les vertus. Puisse au moins cette pensée les distraire de fustiger l'incurie de nos dirigeants qui n'ont rien fait pour amorcer à temps la conversion de notre appareil thermo-industriel. Pour les huit cent cinquante millions d'individus qui connaissaient déjà la faim, et pour les deux milliards de personnes à qui la ration de riz procure entre 60 % et 70 % de leurs calories quotidiennes, la question de l'ajustement est presque superflue. La régulation dont ils feront l'objet, à la suite de la multiplication par deux des prix agricoles, est écrite depuis le début du XIXe siècle dans les traités d'économie politique de Thomas Robert Malthus et David Ricardo. Lorsque le prix des denrées agricoles aura suffisamment augmenté pour les condamner à une mort prématurée ou les détourner du projet d'entretenir une progéniture nombreuse, la main-d'œuvre reviendra à la génération suivante dans des proportions raisonnables avec la demande d'embauche, et le salaire de cette nouvelle génération pourra de nouveau s'élever au niveau d'un bol de riz. Cela peut prendre du temps. A l'époque de Ricardo, les enfants commençaient à travailler dès l'âge de 8 ans. L'ajustement durait donc le temps qui s'écoulait entre leur surnombre sur le marché du travail et leur raréfaction (soit huit ans). Comme de nos jours le travail des enfants est en principe interdit, l'ajustement peut être encore plus lent. Fichues rigidités des lois de la population lorsqu'en plus l'éthique s'en mêle... Pour le millier d'entreprises françaises qui assurent 70 % des exportations du pays, la surévaluation de l'euro vis-à-vis du dollar produira à n'en pas douter des « ajustements ». Rien que dans l'aéronautique, quelque cent trente-cinq mille emplois sont mis en balance avec les coûts de production rendus de facto plus bas dans la zone dollar : « Aujourd'hui, je ne vois pas ce qu'on pourrait faire d'autre que d'aller vers des pays en zone dollar ou à bas coûts », déclare ainsi M. Charles Edelstenne, président du Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales (Gifas) (7). Les dégâts ne se limiteront cependant pas à l'industrie aéronautique, parce que la BCE ne veut pas avoir de politique de change (les marchés sont souverains et elle ne s'occupe que de la stabilité des salaires... pardon, des prix !). MM. Pierre Gattaz et Laurent Gouzènes, respectivement président de la Fédération des industries électriques, électroniques et de communication (Fieec) et membre de la commission économie de la même fédération, préviennent que « c'est l'ensemble de l'écosystème industriel qui est ainsi touché ». Ils n'hésitent plus à dénoncer « les ravages que le déséquilibre excessif des monnaies entraîne sur la compétitivité et donc la faculté à innover, à produire et à exporter de notre industrie » (Les Echos, 23 avril 2008). Ils ont raison. Et grâces leur soient rendues de ne point nous infliger l'exemple de l'Allemagne, qui, pour résister à la montée de l'euro, s'est infligée une cure de taïwanisation en faisant baisser les salaires réels de près de 5 % en trois ans (8). Au bénéfice de quoi la part des travailleurs pauvres est passée de 15 % à 22 % outre-Rhin, en l'espace d'une décennie, talonnant ainsi l'illustre modèle américain. Heureusement que la menace de plus en plus crédible d'une récession en Europe ramène un peu de joie dans tout cela : en détendant un peu le cours de l'euro (les anticipations sont maintenant orientées vers une baisse des taux d'intérêt), elle permet à l'action European Aeronautic Defence and Space (EADS) de grimper de 10 % dans la seule journée du 8 août. La crise comme politique de change et comme politique industrielle... Première leçon donc : si les marchés s'ajustent, les acteurs, eux, ne s'ajustent pas. Les mouvements violents des prix sont précisément le signe que des déséquilibres, mêmes modestes, entre l'offre et la demande sur les marchés ne peuvent se corriger par des réadaptations calculées de la part des agents économiques. C'est même l'incapacité, bien compréhensible, des agents à changer leur fusil d'épaule dans la tourmente (ce qu'en langage technique on appelle l'« inélasticité » de l'offre ou de la demande) qui augmente la volatilité des prix. Les déséquilibres ne peuvent alors se purger qu'à la faveur de mouvements considérables des prix. Curieuse ironie du sort : il se produit ainsi sous nos yeux exactement l'inverse de ce que la théorie économique dominante enseigne. Selon cette vulgate, c'est l'imparfaite flexibilité des prix qui causerait des déséquilibres sur les marchés et pourrait expliquer des « ajustements » par les quantités... et donc certains fléaux de nos sociétés (dont le chômage). L'épreuve de vérité est survenue : les mouvements inouïs des prix se sont traduits par des ajustements brutaux subis de plein fouet par les agents économiques. La deuxième leçon, non moins importante, est que l'interdépendance entre les marchés, loin de constituer un adjuvant efficace de la « main invisible », contribue au contraire à amplifier les déséquilibres, en les répercutant à tout va le long d'improbables chaînes causales, rapidement non maîtrisables. Lorsque la baisse du dollar contribue à l'augmentation des prix du pétrole ou des denrées alimentaires (parce que les fonds d'investissement se détournent des valeurs dont ils anticipent la baisse, pour s'accrocher à celles qui semblent devoir monter... autovalidant ainsi leurs paris (9)) ; lorsque, du même coup, la retraite de millions d'Américains se trouve suspendue aux paris à la hausse continue des prix du pétrole (parce que leurs fonds de pension sont du voyage) ; lorsque, aux Etats-Unis, les municipalités sont étranglées par la hausse de leurs taux d'intérêt, alors que les banques, qui ont pris les risques les plus inconsidérés, se sont vu refinancer à des taux très bas pour apaiser la crise de liquidité qu'elles ont créée ; lorsque le prix du bol de riz pour deux milliards d'individus se trouve « dans le siège du passager » des cours du baril de brent de la mer du Nord, parce que (mais certes pas seulement) les grandes puissances ont décidé de répondre au choc pétrolier en développant les agrocarburants... on devrait commencer à s'avouer que l'interdépendance des marchés génère plus de problèmes qu'elle n'en résout. La complainte du joaillier Si l'heure était à sourire, on pourrait même commencer à savourer l'anecdote qui résume le mieux comment tout s'est soudain mis en pelote. Le méchant « coup de moins bien » subi par les Bourses mondiales depuis la fin 2007 ainsi que la baisse du dollar ont en effet réanimé les cours de l'or, qui joue comme toujours le rôle de valeur refuge (suivant quelle rationalité ?). Cela ne fait cependant pas l'affaire des joailliers de la place Vendôme, qui n'achètent pas la précieuse pépite pour spéculer mais pour la « travailler ». Ces derniers commencent donc à se plaindre de l'augmentation de leurs coûts, qu'ils « doivent » répercuter dans leurs prix de vente. Or comme les riches, contrairement aux pauvres, peuvent toujours reconsidérer leurs choix, cela menace leurs débouchés... Quand les flibustiers du crédit hypothécaire américain menacent l'ouvrier joaillier parisien, on a un modèle réduit des courts-circuits subtils que peut provoquer le « village global ». La troisième leçon est que, dans un contexte de libéralisation quasi totale des marchés, les mesures de sauvegarde généralement adoptées dans l'urgence, même lorsqu'elles paraissent prendre le contrepied des errements passés, peuvent aggraver le problème. Il en est ainsi de la réponse apportée par les grandes puissances, dont l'Union européenne, à l'envolée des prix du pétrole (que l'institut Goldman Sachs verrait bien s'établir à 175, voire 200 dollars le baril d'ici deux ans). En effet, elle consiste, pour une part, à encourager la production des agrocarburants. Or cela accentue la hausse des produits alimentaires en soustrayant des terres fertiles à l'offre globale de céréales (10). Alors qu'on devrait se réjouir qu'une réorientation des choix énergétiques soit faite, on doit admettre que les ambitions de l'Union (10 % d'agrocarburants dans nos moteurs d'ici à 2020) impliqueraient la conversion de plus de 70 % de nos terres agricoles à cette fin ! Cela, sans compter que la conversion des terres nécessaires pour produire de l'éthanol à base de maïs doublerait l'émission de gaz à effet de serre. Etait-ce bien l'objectif ? Que dire alors lorsque les réponses paraissent aller dans le mauvais sens, à l'exemple de la politique monétaire européenne ? La BCE, qui n'a visiblement cure de la surévaluation de l'euro, se concentre uniquement sur l'objectif de stabilité des prix. Comme il n'est certainement pas en son pouvoir de calmer l'inflation importée (due à la hausse des cours du pétrole et des prix alimentaires) par le remède habituel de la restriction monétaire (aucun manuel, même le plus orthodoxe qu'on puisse imaginer, ne pourrait invoquer une telle causalité), elle se concentre sur ce qu'elle appelle joliment les effets de « second tour ». C'est-à-dire les hausses de salaires que les travailleurs pourraient être tentés de revendiquer pour compenser cette augmentation des prix des biens de première nécessité. Ne connaissant ici qu'un seul remède efficace, la BCE spécule sur un ralentissement prononcé de l'activité économique en Europe, dans le sillage de la crise des subprime, pour doucher les ardeurs revendicatives des classes laborieuses. Ralentissement économique aidant, la dégradation du marché du travail est censée saper le pouvoir de négociation des salariés, modérant ainsi les hausses de rémunération et, à la suite, des prix (11). Mais, dans la mesure où ces revendications salariales sont elles-mêmes alimentées par vingt-cinq ans d'austérité ininterrompue, il n'est pas sûr cette fois que les salariés échangent leur pain contre la peur de perdre leur gagne-pain. En tout cas, M. Christian Noyer, gouverneur de la Banque de France, a déjà signalé sa position à la plèbe des petits producteurs : « Nous avertissons tous les chefs d'entreprise qu'ils ne doivent pas faire évoluer les salaires et les marges comme si l'inflation devait rester à 3,5 %. Il faut se caler sur notre objectif, qui est de moins de 2 % (12). » Il faut bien reconnaître que certaines réactions sont, pour l'instant, empreintes d'un grand sang-froid. Pesant tous les risques et devisant sur le bon dosage de la riposte, le secrétaire américain au Trésor, M. Henry Paulson, a ainsi déclaré : « Il va falloir trouver le bon équilibre. La réglementation doit rattraper l'innovation et contribuer à restaurer la confiance des investisseurs, mais il ne faut pas aller trop loin et créer de nouveaux problèmes, et risquer ainsi de rendre les marchés moins efficaces (13). » Rendre les marchés moins efficaces ? Le risque ne doit pourtant pas être énorme... Un peu dans le même esprit, M. Alan Greenspan, ancien président de la Réserve fédérale américaine, a reconnu que l'on avait affaire à « la crise la plus grave depuis la fin de la seconde guerre mondiale ». Une crise qui, selon lui, « laissera de nombreuses victimes ». Ce n'est cependant pas une raison pour céder à la panique et jeter le bébé avec l'eau du bain : « Mais j'espère, continue-t-il, que l'une des victimes ne sera pas l'autorégulation financière en tant que mécanisme fondamental d'équilibre du secteur financier mondial (14). » Il est vrai que ça s'autorégule si bien. De son côté, M. Jean-Claude Juncker, premier ministre du Luxembourg et président de l'Eurogroupe, a fait connaître aux vingt-sept partenaires de l'Union européenne l'analyse radicale qu'il convenait de faire de la crise des changes : « Nous devons observer de près ce qui se passe et nous sommes de plus en plus vigilants. » Comme si le message n'était pas assez ferme, il a voulu insister : « Nous n'aimons pas la volatilité excessive des changes. » Les marchés en ont tremblé, portant le cours de l'euro de 1,56 dollar le 13 mars 2008 à 1,60 dollar le 23 avril 2008. Comme toujours, les plus fébriles dans ce genre de situation restent les journalistes. En Allemagne, les quotidiens Handelsblatt et Süddeutsche Zeitung, peu suspects d'accointances progressistes, en sont venus à demander de « penser l'impensable » pour redresser les banques en situation de quasi-faillite, jusqu'à envisager de « jeter nos principes [libéraux] par-dessus bord ». Cotillons, confettis, ambiance de fin de soirée un peu éméchée autour de la piscine creusée par vingt-cinq ans d'endoctrinement contraire ? Ou aggiornamento réel (15) ? Pour les aggiornamentos, il faut sans doute faire davantage confiance à l'Italie. M. Giulio Tremonti, universitaire, économiste très libéral, éminence grise et ministre de l'économie de M. Silvio Berlusconi de 2001 à 2004 (16) s'est carrément fendu, en pleine campagne des législatives, d'un mea culpa retentissant, en publiant un essai qui a fait un peu de bruit. « Le marché, écrit-il, l'idéologie totalitaire inventée pour gouverner le XXIe siècle, a diabolisé l'Etat et presque tout ce qui était public ou communautaire, en mettant le marché souverain en position de dominer tout le reste. Maintenant, on ne peut plus dire que c'était la ligne juste, la seule ligne (17). » Notre sort est entre de bonnes mains. Pour une part non négligeable, le pari qui nous reste à faire est en effet de compter sur un retournement rapide et enthousiaste de nos élites, pour qu'elles changent les paroles des chansons qui les maintiendront au pouvoir. La porte est évidemment étroite. LAURENT CORDONNIER. Capitalisme, Économie, Finance, Libéralisme, Logement, Monnaie, Matières premières Lien Imprimer Laurent Cordonnier Economiste, maître de conférences à l'université Lille-I. Auteur de Pas de pitié pour les gueux, Raisons d'agir, Paris, 2000. (1) En euros, cela correspond à une multiplication par trois. (2) « Les perspectives d'évolution du marché immobilier et son contexte macroéconomique », rapport d'information du Sénat, séance du 5 octobre 2005 (3) Insee, Informations rapides, n° 185 (PDF), juillet 2008, (4) Près d'un million de familles ont été expulsées de leur logement depuis trois ans, et deux millions supplémentaires pourraient l'être à brève échéance. (5) Lire Frédéric Lordon, « Crises financières, n'en tirer aucune leçon... », Le Monde diplomatique, mars 2008. (6) Aux Etats-Unis, les municipalités peuvent se financer en émettant des obligations... sur les marchés financiers. A cause de la faillite des rehausseurs de crédits (sortes de compagnies d'assurance qui garantissaient ce genre d'emprunts sans risque), emportés par leurs paris spéculatifs sur les subprime, les titres émis par les municipalités, ou les organismes publics, sont maintenant réputés plus risqués. (7) Les Echos, Paris, 19 mars 2008. ( Janvier 2008 La démocratie entre ruines et reconstruction Référence obligée des discours et des pratiques politiques, la démocratie est en crise. Les comportements oligarchiques renaissent, appuyés sur la globalisation économique : diktat des organismes financiers internationaux, politiques imposées par l'Union européenne, etc. En France, les institutions politiques fonctionnent comme repliées sur elles-mêmes. A quand des institutions démocratiques pour sauver les citoyens ? Mais aussi, à quand des citoyens libres pour sauver la démocratie ? C'est précisément à la critique des institutions françaises que s'attaque Dominique Rousseau, professeur de droit constitutionnel à Montpellier, dans La Ve République se meurt, vive la démocratie. En effet, la première caractéristique de la crise actuelle tient à la terrible difficulté de faire passer la volonté du peuple auprès des dirigeants. C'est ce que l'on peut nommer un décrochage institutionnel. L'auteur analyse la défaillance d'un système politique dans lequel le pouvoir n'a aucun contrepoids, agit sans contrôle et ne se sent pas responsable devant le peuple souverain. Ce pouvoir ignore totalement les préoccupations des citoyens, qui se reconnaissent, quant à eux, de moins en moins dans leurs institutions. Depuis presque quarante ans (1), les politiques refusent de répondre de leur choix. Un exemple parmi tant d'autres cités par Rousseau : « Quand le président demande au peuple d'approuver sa politique européenne, quand le président perd le référendum et quand il ne démissionne pas (2005), cela signifie que les institutions n'assurent pas la liaison, essentielle en démocratie, entre décision et responsabilité » (p. 11). Le refus de soumettre à référendum le nouveau traité européen, signé à Lisbonne le 13 décembre 2007, confirme que les dirigeants refusent de rendre compte au peuple. Dominique Rousseau, La Ve République se meurt, vive la démocratie, Odile Jacob, Paris, 2007, 334 pages, 23 euros. Gilles Sainati et Ulrich Schalchli, La Décadence sécuritaire, La Fabrique, Paris, 2007, 105 pages, 14 euros. Anne Dhoquois et Marc Hatzfeld, Petites Fabriques de la démocratie, Autrement, Paris, 2007, 214 pages, 19 euros. Jeanne Planche, Société civile. Un acteur historique de la gouvernance, Charles Léopold Mayer, Paris, 2007, 146 pages, 20 euros. Madeleine Arondel-Rohaut et Philippe Arondel, Gouvernance. Une démocratie sans le peuple ?, Ellipses, Paris, 2007, 186 pages, 16 euros. Collectif, Quelle VIe République ?, Le Temps des cerises, Pantin, 2007, 169 pages, 12 euros. Régis Debray, Un mythe contemporain : le dialogue des civilisations, CNRS Editions, Paris, 2007, 62 pages, 4 euros. L'auteur remonte aux sources de la crise de confiance entre gouvernants et gouvernés. Cette crise était inscrite dans les institutions de la Ve République, qui fracturent les liens politiques. La Constitution de 1958 continue, aujourd'hui, à épuiser la démocratie. A la France « du bas », insoumise mais méprisée, cet ordre institutionnel, né d'une insurrection militaire (2), ne fait qu'opposer l'hégémonie présidentielle consacrée par la réforme de 1962 (3), « le sacre populaire allant jusqu'à jouer le rôle du sacre de Reims ! » (p. 172). Si l'ambition gaullienne était de doter enfin la France « des institutions qui lui font défaut depuis 1789 », la Ve République développe des principes contraires à l'esprit des Lumières en bravant notamment la séparation des pouvoirs. Car, loin d'être pour le peuple un « souverain captif (4) », le président bénéficie d'une concentration des pouvoirs et peut se passer de la légitimité du collectif : la responsabilité politique se dilue quand le chef de l'Etat se maintient malgré des échecs électoraux, législatifs ou référendaires (5). Des ordonnances des articles 38 et 49-3 à l'abaissement systématique du Parlement – qui n'a même pas la maîtrise de l'ordre du jour de ses séances –, en passant par la personnalisation des débats par le jeu de l'élection présidentielle, tout ou presque, y compris la primauté du droit européen sur le droit national, étouffe les vaisseaux sanguins de la démocratie. Depuis les années 1980, ni François Mitterrand, ni M. Jacques Chirac, ni encore moins M. Nicolas Sarkozy, qui tente de gouverner à l'aide des sondages, n'ont dégrippé cette situation. Posant des jalons pour une « Constitution des citoyens », Rousseau lie la décomposition de l'ordre institutionnel à sa conséquence : la décomposition de l'ordre social et le repli sur le sociétal. « Il ne s'agit pas de reconnaître des égaux, mais d'en faire » Selon l'auteur, les institutions et la représentation politiques en crise portent directement atteinte à la condition de chaque citoyen en l'empêchant d'être un « majeur constitutionnel » (p. 324). Aux êtres de droits égaux succèdent alors des individus atomisés par les différences de sexe, d'âge, d'origine, de portefeuille... Or, « pour paraphraser Simone de Beauvoir, on ne naît pas citoyen, on le devient et (...), pour le devenir, l'individu a besoin des institutions de la représentation » (p. 318). La tâche est immense à l'heure où le social est remplacé par le pénal et où la séparation des pouvoirs est vidée de son sens. Déjà, au XIXe siècle, Léon Gambetta (1838-1882) lançait à la Chambre des députés : « Ce qui constitue la vraie démocratie, ce n'est pas de reconnaître des égaux, messieurs, c'est d'en faire. » A ce titre, l'ouvrage des magistrats Gilles Sainati et Ulrich Schalchli est éclairant. Dans La Décadence sécuritaire, ils montrent le repli d'une institution judiciaire désormais fermée et sourde, pour l'essentiel, aux impératifs démocratiques et sociaux. Alors même que cette institution est l'une des plus pauvres des pays occidentaux, les hauts responsables de l'Etat l'ont encore affaiblie en la soumettant, comme les autres services publics, à des impératifs de rentabilité et à l'obsession des rendements (6). Progressivement, l'autorité judiciaire a ainsi subi l'hégémonie des préoccupations sécuritaires importées des Etats-Unis. Cette dérive, symbolisée par l'expression « qui vole un œuf vole un bœuf », substitue la crainte d'autrui et la traque de l'ennemi intérieur (p. 21) au dialogue social et à la définition d'un espace commun. Rien de plus déconcertant, notent les auteurs, si l'on se souvient que le droit à la sûreté était promu par les révolutionnaires de 1789 comme « une garantie des individus contre l'arbitraire du pouvoir et de ses agents »... Quand la « sécurité » coupe la tête à la justice au nom de la « tolérance zéro » et résout les carences sociales en leur apportant des réponses pénales (p. 38), le juge devient le simple greffier du procureur (p. 43). Dans ces conditions, existe-t-il encore une place pour une puissance publique légitime ? Comment apprécier la représentativité des acteurs de la société civile ? La justice avait pour fondement l'équité, l'humanité dans le prétoire, les droits de la défense ou encore la présomption d'innocence. Aujourd'hui, les élites ont opté pour le chiffre et la mise au pain sec de l'institution. Sainati et Schalchli, membres du Syndicat de la magistrature, décortiquent les mécanismes de la répression tous azimuts de la « racaille », le totalitarisme de l'efficace, l'intolérance sociale et l'arbitraire policier (p. 101). Si l'Etat de droit n'a jamais suffi à faire la démocratie, l'urgence mise à sanctionner et la soif de contrôler les foules n'en finissent pas d'épurer l'éthique. Doit-on se résigner à ce rapt de la chose publique par des techniciens gestionnaires de la mécanique productive ? Non, car, comme le notent les journalistes et sociologues Anne Dhoquois et Marc Hatzfeld, « par-delà le minuscule ordinaire de la vie quotidienne, le collectif n'a jamais renoncé à se réapproprier le pouvoir politique ». Chacun tente de redonner couleur à la démocratie par une série d'audaces participatives. Grippées, les institutions ? Entravée, la séparation des pouvoirs ? Epuisée, la représentation politique ? Décomposé, l'ordre social ? Qu'à cela ne tienne ! Le désir politique des citoyens échappera à la débandade de la gestion du pouvoir. Il s'en extrait même en compensant les travers institutionnels par une nouvelle dynamique de quartier, de commune, d'éducation populaire, de valorisation de la solidarité par-delà les frontières. Luttant contre la disparition progressive du lien social, la démocratie participative puise ses sources dans une compréhension « jaurésienne » de la vie civique liée au partage et au contact direct avec le peuple (7). Elle peut, comme le soulignent les auteurs, « donner un espace de parole à ceux qui n'ont pas le droit de vote » (p. 126). Elle peut aussi développer la coopération des peuples et promouvoir des réformes politiques, écologiques, sociales et d'intérêt général qui fortifient le sens de la démocratie. Cependant, si la vie associative et les combats menés pour la dignité humaine sont essentiels à la démocratie, ils contribuent aussi à un flou politique qui, telle une auberge espagnole, parvient à légitimer tout et son contraire. Ainsi en va-t-il du concept de « société civile », autopsié par Jeanne Planche. Lieu de l'association volontaire des citoyens, elle inclut, pêle-mêle, les organisations non gouvernementales (ONG), associations ou syndicats, mais aussi les Eglises, les médias, les lobbies économiques autant que l'épouse du président, les chorales et le sous-commandant Marcos (p. 35). C'est ainsi que la société civile peut contribuer à démocratiser les institutions autant qu'à les abattre ! Si un travail d'expertise « citoyenne » – tel celui que de nombreuses associations souhaitent développer (8) – vivifie incontestablement la démocratie, l'arbre d'une consultation de la société civile peut cacher la forêt des politiques les plus réactionnaires. L'auteur de Société civile. un acteur historique de la gouvernance clarifie l'hétérogénéité du concept, qui n'est pas, loin s'en faut, vertueux par nature. Est-il étonnant d'ailleurs que cette « nébuleuse aux contours flous » (p. 95), valorisant, au mieux, un intérêt général à l'aveuglette, soit reprise par la Banque mondiale ou par l'Union européenne dans le but de se substituer tranquillement à la souveraineté populaire et au vote des citoyens ? Le traité constitutionnel, rejeté par référendum dans deux pays européens, n'avait-il pas été adopté après consultation de la « société civile » ? Comment apprécier la représentativité des acteurs de ladite société civile, qui s'imposent souvent sur la scène publique par de purs rapports de forces où la légitimité des revendications n'est qu'un critère parmi d'autres. Contenant une liste potentiellement infinie d'acteurs, la société civile n'est-elle pas, qui plus est, une soumission pure et simple aux canons de la postmodernité triomphante ? Elle servirait ainsi à fragmenter toujours plus l'unité des règles démocratiques et l'espace public qui lui est consubstantiel. Car détruire le demos, n'est-ce pas le but des mastodontes financiers au nom d'une « bonne gouvernance » ? C'est la thèse défendue par les auteurs de Gouvernance. Une démocratie sans le peuple ? Ils analysent conjointement les concepts de gouvernance et de société civile. Une fois noté que cet « ovni sémantique » qu'est la « société civile » entend ouvrir pour mieux bloquer, ils avancent qu'elle renforce le libéralisme économique. Elle s'inscrit en effet dans une vision du monde où la société éponge tant bien que mal les carences d'un Etat qui se désengage progressivement de tout bien public pour ne plus garantir que l'autonomie privée des individus. Ainsi le citoyen redevient un sujet et la démocratie n'est plus référée au politique mais aux désillusions du pur sociétal. Le problème n'est plus de chercher quel gouvernement il faudrait à la société, mais plutôt de voir comment s'en passer (p. 96-142) (9). La société civile, comme la gouvernance, révèle « une sorte de profonde méfiance à l'égard des principes régissant la souveraineté (nationale et populaire) et de l'Etat en étant le garant face à la toujours possible coalition des corporatismes reclus en leur autisme intéressé » (p. 175). Or, à nier la chose publique, n'en vient-on pas à nier les libertés fondamentales ? Car « gouvernancer » par promotion de la société civile et son pêle-mêle de multisouverainetés contradictoires revient, pour les auteurs philosophes et juristes, à marginaliser la démocratie en marginalisant les citoyens, les parlementaires et la puissance publique. Alors que la mondialisation n'a jamais été aussi forte, la soumission à la « main invisible » semble n'avoir jamais été aussi recherchée. N'y a-t-il pas qu'une « seule politique possible » ? Au moment où la démocratie menace ruine, se replier sur le flux sociétal et la « bonne gouvernance » participe d'une offensive directe contre les ambitions civiques du projet républicain. Si la mondialisation libérale a parfaitement épousé la vocation de la Ve République en reformatant les mots, en jouant des coudes pour pousser le peuple en dehors des sphères de décision, une seule solution semble viable : élaborer une nouvelle Constitution. Pour certains, cette idée est impensable. Il s'agit des puissances d'argent, qui veulent un Etat soumis à l'économie et des institutions déconnectées des peuples, et soumises aux classes possédantes. Pour d'autres, attachés aux droits fondamentaux, rejetant les visions fatalistes, elle est non seulement pensable mais vitale. Car, comme l'expriment nombre des auteurs de l'ouvrage collectif Quelle VIe République ?, le peuple doit redevenir son propre maître, c'est-à-dire une communauté politique libre qui organise son destin sans subir la loi d'airain des prescriptions néolibérales. Le destin commun lui appartient, et à lui seul. Les institutions, qui mettent en œuvre sa volonté, doivent garantir la représentation authentique du corps social. Alors, va-t-on vers une insurrection populaire ou une refonte institutionnelle après entrechoquement des idées ? Dans sa contribution à Quelle VIe République ?, l'ancien ministre communiste Anicet Le Pors réfute la vanité confuse d'une énième République qui ne serait qu'une Ve République bis. Il critique en cela le projet du député socialiste Arnaud Montebourg, promoteur d'une VIe République. Alors que certains appellent à l'élection d'une assemblée constituante destinée à organiser un changement radical de régime (10), M. Le Pors suggère des réformes ciblées. Comme l'avocat Roland Weyl, il propose notamment une réforme du statut du chef de l'Etat (p. 130) : élection par un congrès, mandat non renouvelable. Pour ces auteurs, il faut choisir : le Parlement ou le président, la délégation de pouvoirs à un souverain infaillible quasi monarchique ou bien un régime parlementaire donnant la suprématie à une assemblée délibérante n'agissant que sous le contrôle permanent des citoyens. « Il ne saurait y avoir deux sources de légitimité concurrentes de la représentation nationale et populaire, écrit notamment M. Le Pors. Or, en France, pour des raisons historiques et par le jeu naturel des pouvoirs, la légitimité d'un président élu au suffrage universel l'emportera toujours sur celle que partagent plusieurs centaines de parlementaires élus localement au scrutin majoritaire. Il faut donc choisir : le parlement ou le président. Comment soutenir qu'est conforme à la ligne de force traditionnelle des Lumières cette délégation massive de souveraineté que représente l'élection du président de la République au suffrage universel ? C'est pourquoi le choix fait ici est celui du régime parlementaire » (p. 131). Pour les auteurs, la superprésidence est le contraire même de la démocratie. Elle ronge jusqu'à la moelle le débat politique et légitime le décrochage des institutions, qui ne traduisent plus les revendications philosophiques et sociales du peuple. Une telle superprésidence est pourtant envisagée par le comité consultatif présidé, à la demande du président Sarkozy, par l'ancien premier ministre Edouard Balladur en 2007. Vivre libre sous-tend, en démocratie, des lois et des contrepoids, un équilibre des pouvoirs, et des gouvernants qui, selon le mot de Condorcet, sont de véritables mandataires du peuple. Aujourd'hui, il faut réapprendre à être libre en renversant l'illusion technocratique selon laquelle la démocratie est un processus naturel, comme la société ou l'ordre physique. Les auteurs de Quelle VIe République ? montrent en effet qu'elle se construit par la volonté des peuples, qu'elle s'institue par des moyens juridiques et politiques en refusant la vassalité, comme au moment de la proclamation de la République après Valmy, le 22 septembre 1792 (p. 164). Pour eux, une refonte institutionnelle dans le cadre de l'Etat-nation « demeure le niveau le plus pertinent d'articulation du particulier et de l'universel » (p. 138). Une mondialisation qui exacerbe crispations identitaires et régressions communautaires Etat-nation ou pas, le philosophe Régis Debray (Un mythe contemporain : le dialogue des civilisations) s'inquiète d'une mondialisation qui exacerbe les crispations communautaires. En se développant par la technique et l'économie, cette mondialisation ne fait que favoriser les régressions identitaires. Il stigmatise au passage les fanatismes religieux et le si peu français « ministère de l'intégration, de l'identité nationale et de l'immigration ». D'un bon pas de médiologue, Debray analyse ce one world mondialisé qui « s'avère être une balkanisation politico-culturelle » imprégnant la « société civile » de communautés confessionnelles ou ethniques. Or, précisément, en évitant de faire du nous une valeur anxiogène, les institutions démocratiques ne préviennent-elles pas un tel retour de flammes affectif ? Ne sont-elles pas les mieux à même de dire « non » à un tel excès de mystique coupant tout espace politique ? L'auteur craint, la qualifiant justement d'effet rétrograde ou d'« effet jogging », la poursuite des dérives impériales au cours desquelles une nation glisse de son statut électif à son statut ethnique et de sa citoyenneté à sa consanguinité. Seules des institutions portant les voix contradictoires de l'ensemble des citoyens éviteront ce basculement de la politique en confrontation ethnique ou religieuse. Crise institutionnelle, crise de représentation politique, crise sémantique et retour en force des obscurantismes représentent désormais les différents impacts laissés sur l'espace public en détresse par des mondialistes techno-économiques analphabètes au langage apparemment démocratique. Mais les citoyens, comme le suggèrent l'abondance des ouvrages consacrés au renouveau de la démocratie, ne semblent pas démobilisés. Alors, à quand une « démocratie des citoyens » et à quand sa nouvelle Constitution ? JEREMY MERCIER. Démocratie, Idées, Insécurité, Justice, Libéralisme, Mondialisation, Politique, France, Union européenne Lien Imprimer Jeremy Mercier Chercheur en philosophie, coauteur avec André Bellon, Inès Fauconnier et Henri Pena-Ruiz de Mémento du républicain, Mille et une nuits, Paris, 2006. (1) Depuis la démission du général de Gaulle le 28 avril 1969 à minuit, quelques heures après le « non » du peuple français à la réforme du Sénat qu'il proposait, après onze années de règne ininterrompu. (2) C'est dans le contexte des événements d'Algérie (guerre coloniale, tensions entre les colons et la métropole) que le général de Gaulle est rappelé au pouvoir en 1958. (3) En 1962, une réforme constitutionnelle, approuvée par référendum, a consacré l'élection du président de la République au suffrage universel direct. (4) Selon le mot d'André Tardieu, en 1936. (5) Lire André Bellon, « Changer de président ou changer de Constitution ? », Le Monde diplomatique, mars 2007. (6) La loi organique relative aux lois de finances (LOLF) du 1er août 2001 détermine le cadre juridique des lois de finances de l'Etat en étendant une logique de performance au service public, afin de comprimer ses dépenses. Cf. www.performance-publique.gouv.fr (7) Ainsi Jean Jaurès et la coopération sociale dans son Discours du 30 juillet 1903. (8) Association pour la taxation des transactions financières (Attac), Fondation Copernic, Réseau des écoles de citoyens (Recit), etc. (9) Ainsi en va-t-il du rapport Chertier, commandé en 2006 par M. Dominique de Villepin à l'ancien conseiller social de M. Jean-Pierre Raffarin, où l'Etat pourrait entériner, à titre de lois, les décisions des partenaires sociaux quasiment sans passer par les députés, élus et représentants du peuple : le Parlement n'est alors plus la seule instance législatrice... (10) Cf. aussi, sur ce débat, les réflexions du groupe République ! www.le-groupe-republique.fr Voir aussi  Intolérance sociale, par Gilles Sainati et Ulrich Schalchli  Jeu institutionnel, par Dominique Rousseau Édition imprimée — janvier 2008 — Pages 22 et 23 PAR HERVE KEMPF

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